L’onde de choc provoquée par les premières poursuites judiciaires relatives aux violences politiques survenues entre 2021 et 2024 ne faiblit pas. Alors que le pôle judiciaire compétent a annoncé ce week-end l’inculpation de cinq premiers mis en cause, la société civile monte au créneau. Dans un communiqué conjoint publié ce mardi 6 octobre 2026, Amnesty International Sénégal et la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO) saluent une avancée procédurale, mais expriment de vives inquiétudes quant à la portée limitée de ces premières inculpations, qui cibleraient principalement des exécutants. Les organisations de défense des droits humains exigent que la lumière soit faite à tous les niveaux et que la chaîne de commandement soit intégralement auditionnée.
La société civile réclame une justice totale
La publication du communiqué conjoint a immédiatement relancé le débat sur l’étendue des responsabilités dans le dossier des dizaines de victimes recensées lors des manifestations de ces dernières années. Pour Amnesty International et la RADDHO, la quête de justice et de vérité ne saurait se satisfaire de condamnations périphériques ou de la seule mise en cause d’agents de terrain. Les ONG rappellent que les violations graves des droits humains constatées durant cette période — allant des tirs à balles réelles aux interpellations arbitraires — s’inscrivent dans un contexte de gestion militarisée du maintien de l’ordre qui interroge les ordres reçus et la hiérarchie militaire et civile de l’époque.
Les exigences formulées par les organisations dans leur communiqué s’articulent autour de plusieurs points précis :
- L’extension des enquêtes aux supérieurs hiérarchiques : Garantir que les investigations ne s’arrêtent pas aux subalternes mais atteignent les responsables des différents corps de sécurité et les autorités administratives en position de donner des instructions.
- La levée des obstacles juridiques : Veiller à ce qu’aucun privilège de fonction ou argument d’immunité ne vienne entraver la convocation des personnalités politiques ou militaires impliquées dans la conception des opérations de maintien de l’ordre.
- La protection des témoins et des familles : Assurer un accompagnement et une sécurité renforcée aux parties civiles, aux témoins clés et aux experts médicaux qui collaborent avec la justice.
- La transparence des procédures : Maintenir un niveau d’information régulier pour les familles des victimes, qui réclament depuis des années de savoir précisément qui a ordonné l’usage de la force létale.
L’immunité des donneurs d’ordre en question
Au cœur de la position défendue par la RADDHO et Amnesty International se trouve le principe de la responsabilité de commandement, un standard en droit international humanitaire et pénal. Selon ce principe, un supérieur hiérarchique peut être tenu pénalement responsable des crimes commis par ses subordonnés s’il avait connaissance de leurs agissements ou s’il disposait d’informations permettant de les anticiper et qu’il n’a pas pris les mesures nécessaires pour les empêcher ou les punir.
Le débat juridique et politique s’oriente désormais vers l’interprétation des responsabilités politiques et opérationnelles. Alors que les partisans de l’ancien régime plaident pour le respect des structures institutionnelles et mettent en avant le contexte de préservation de l’ordre public face à des mouvements insurrectionnels, les défenseurs des droits humains estiment que la gravité des pertes en vies humaines impose une reddition de comptes sans exception. Le pôle judiciaire sous haute surveillance devra déterminer, au fil de l’instruction, si les éléments recueillis justifient l’extension des mandats d’inculpation aux échelons supérieurs de l’État et de la sécurité de l’époque.
Sources et références
- Communiqué conjoint d’Amnesty International Sénégal et de la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO) : « Violences 2021-2024 : exigence de vérité et de justice pour toutes les victimes », 6 octobre 2026.
- Rapports d’enquête indépendants sur les violations des droits humains au Sénégal (2021-2024).
- Principes internationaux relatifs à l’imputabilité de la chaîne de commandement en matière de droits de l’homme.