Le dossier gazier Yaakaar-Teranga, l’un des actifs énergétiques les plus stratégiques du Sénégal, entre dans une nouvelle phase. Le président Bassirou Diomaye Faye a saisi l’Inspection générale d’État (IGE) afin d’examiner les conditions dans lesquelles Kosmos Energy s’est retiré du bloc de Cayar Offshore Profond. Au centre de l’enquête : une somme de 55 millions de dollars, soit près de 30 milliards de FCFA, que les autorités actuelles considèrent comme un possible manque à gagner pour l’État. Mais l’existence même d’une créance exigible de ce montant est contestée par d’anciens responsables du dossier. L’enjeu de l’investigation sera donc précisément d’établir les faits, la base juridique applicable et les éventuelles conséquences financières du retrait.
Le ministre de l’Énergie et du Pétrole, El Hadj Abdourahmane Diouf, a confirmé le 1er octobre 2026 avoir lui-même été auditionné par l’IGE et avoir transmis aux inspecteurs les documents dont il disposait. Selon lui, d’autres acteurs concernés sont également entendus. L’Agence de presse sénégalaise a rapporté le 2 octobre que le chef de l’État avait saisi l’IGE pour faire la lumière sur les conditions du retrait de Kosmos Energy et sur la perte présumée de 30 milliards de FCFA évoquée dans ce dossier. :chatgpt-content-reference{index= »0″}
D’où viennent les 55 millions de dollars au cœur de l’affaire ?
Le chiffre a été publiquement mis en avant le 8 septembre 2026 par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo lors de sa Déclaration de politique générale devant l’Assemblée nationale. Il avait alors évoqué des « manquements à corriger » dans la gestion du retrait de Kosmos Energy, notamment concernant des indemnités qui, selon l’interprétation défendue par le gouvernement, auraient dû revenir à l’État à l’expiration du contrat en juillet 2026.
Le montant avancé est de 55 millions de dollars, soit environ 30 milliards de FCFA. Le Premier ministre l’a présenté comme une somme liée aux obligations du titulaire du permis et qui aurait pu être recouvrée par l’État. À ce stade, toutefois, les conclusions de l’IGE n’ont pas encore établi publiquement qu’une perte définitive de 30 milliards de FCFA a effectivement été subie par le Sénégal. Il est donc plus exact de parler d’un manque à gagner présumé ou contesté. :chatgpt-content-reference{index= »1″}
C’est toute la différence entre un chiffre politiquement spectaculaire et une créance juridiquement établie. Pour qu’une somme soit effectivement due au Trésor, il faut déterminer la nature exacte des obligations contractuelles de Kosmos, les travaux réellement réalisés, les engagements restant éventuellement inexécutés au moment du retrait et surtout les conséquences prévues par le contrat, les décrets et la réglementation applicable.
Un retrait négocié quelques mois avant l’expiration du permis
Le dossier est d’autant plus sensible que le retrait de Kosmos avait initialement été présenté comme une avancée importante pour le Sénégal. Le 22 avril 2026, un accord de retrait conjoint avait été conclu. Le lendemain, l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko annonçait que le Sénégal avait obtenu le retrait de Kosmos Energy de Yaakaar-Teranga sans contrepartie financière à verser par l’État sénégalais. L’accord devait ensuite être formalisé administrativement. :chatgpt-content-reference{index= »2″}
Ce départ n’était cependant pas totalement inattendu. Dès décembre 2025, Kosmos Energy avait indiqué publiquement qu’en l’absence d’un nouveau partenaire, la compagnie travaillerait avec PETROSEN afin de restituer le bloc à l’État sénégalais avant ou au plus tard à l’expiration de la licence en juillet 2026. L’entreprise expliquait rechercher depuis plusieurs mois un partenaire susceptible de partager le coût et le risque du développement de Yaakaar-Teranga. :chatgpt-content-reference{index= »3″}
Dans son rapport annuel déposé auprès de la Securities and Exchange Commission américaine, Kosmos avait également expliqué ne pas avoir réussi à attirer un partenaire adéquat ni à convenir avec le gouvernement sénégalais d’un concept de développement qu’elle jugeait commercialement attractif. La compagnie travaillait donc avec PETROSEN à son retrait du bloc. :chatgpt-content-reference{index= »4″}
Après le départ de BP, Kosmos détenait 90 % du bloc
Pour comprendre l’importance du dossier, il faut revenir quelques années en arrière. La découverte de Teranga remonte à 2016, tandis que le puits Yakaar-1 a confirmé en 2017 une importante découverte gazière dans le bloc de Cayar Offshore Profond. Un nouveau puits d’appréciation, Yakaar-2, a ensuite été foré en 2019. Ces découvertes ont progressivement installé Yaakaar-Teranga parmi les grands projets gaziers potentiels du Sénégal. :chatgpt-content-reference{index= »5″}
Le projet a toutefois connu plusieurs changements de partenaires et de stratégie. En novembre 2023, BP a décidé de ne pas participer au futur développement de Yaakaar-Teranga. Kosmos a alors repris les intérêts de BP et est devenu opérateur du bloc. À compter de janvier 2024, la répartition était de 90 % pour Kosmos Energy et 10 % pour PETROSEN pendant la phase concernée. Le rapport ITIE du Sénégal confirme également cette évolution de l’actionnariat. :chatgpt-content-reference{index= »6″}
Le décret n° 2024-713 du 13 mars 2024 avait ensuite prorogé la deuxième période de renouvellement du contrat de recherche et de partage de production concernant Cayar Offshore Profond. Le permis devait courir jusqu’en juillet 2026. Cette prorogation et les obligations qui lui étaient associées sont aujourd’hui au centre des divergences d’interprétation sur les fameux 55 millions de dollars. :chatgpt-content-reference{index= »7″}
Créance de l’État ou engagement minimum de dépenses ?
C’est ici que le dossier devient beaucoup plus complexe qu’un simple « trou » de 30 milliards de FCFA. L’ancien directeur général de PETROSEN, Alioune Guèye, qui avait signé l’accord de retrait, conteste l’interprétation selon laquelle Kosmos devrait automatiquement 55 millions de dollars à l’État.
Dans son droit de réponse publié après les déclarations du Premier ministre, il soutient que le montant correspondrait à un engagement minimum de dépenses prévu pour la période de prorogation et non à une dette automatiquement exigible envers le Sénégal. Selon son argumentation, un engagement à réaliser un programme de travaux ne peut être assimilé sans autre analyse à une créance de même montant au profit de l’État. :chatgpt-content-reference{index= »8″}
Cette position est précisément l’un des points que l’enquête doit départager. Il faudra notamment reconstituer le programme de travaux prévu, les dépenses effectivement engagées, les obligations qui subsistaient au moment du retrait anticipé et les clauses applicables en cas de renonciation avant l’échéance initialement prévue.
Autrement dit, l’IGE ne devra pas seulement répondre à la question « où sont les 30 milliards ? ». Elle devra d’abord déterminer si ces 30 milliards constituaient juridiquement une somme effectivement due à l’État, une estimation d’engagements non réalisés, une indemnité potentielle ou une combinaison de plusieurs obligations contractuelles.
Les 144 millions de dollars dépréciés par Kosmos sont une autre somme
Une confusion doit également être évitée. Dans ses comptes de 2025, Kosmos Energy a enregistré une dépréciation d’environ 143,7 millions de dollars liée aux découvertes de Yakaar et Teranga. Ce montant correspond à des coûts d’actifs et de puits comptabilisés par l’entreprise, principalement engagés avant 2020. Il ne s’agit pas des 55 millions de dollars actuellement discutés entre les différentes parties sénégalaises.
Cette dépréciation signifie essentiellement que Kosmos a cessé de considérer ces dépenses passées comme un actif récupérable dans ses comptes après avoir décidé de quitter le projet. Elle ne signifie pas que l’État sénégalais a reçu, perdu ou devait automatiquement recevoir 143,7 millions de dollars. :chatgpt-content-reference{index= »9″}
La distinction est essentielle, car le débat public mélange facilement trois notions différentes : les investissements historiques de l’opérateur, les engagements de dépenses prévus par un permis et les éventuelles sommes juridiquement exigibles par l’État lors d’une renonciation.
Pourquoi Yaakaar-Teranga reste stratégique pour le Sénégal
L’affaire dépasse largement la seule question des 30 milliards de FCFA. Yaakaar-Teranga devait jouer un rôle majeur dans la stratégie énergétique nationale, en particulier pour fournir du gaz au marché domestique et alimenter la politique de conversion de la production électrique du Sénégal vers le gaz naturel.
Le rapport ITIE 2024 présentait alors un scénario dans lequel Yaakaar-Teranga pourrait fournir environ 630 millions de pieds cubes de gaz par jour au marché domestique, en plus d’une production potentielle de gaz naturel liquéfié. Le même rapport évoquait, selon les projections disponibles à cette période, des recettes estimées à 576,3 milliards de FCFA et un démarrage de production envisagé entre 2027 et 2029. Ces projections sont cependant antérieures au retrait de Kosmos et ne constituent donc plus un calendrier garanti. :chatgpt-content-reference{index= »10″}
Le départ de l’opérateur oblige désormais le Sénégal à définir une nouvelle architecture industrielle et financière pour le développement du champ. Il faut notamment identifier un partenaire capable de mobiliser les milliards de dollars nécessaires au développement d’un projet gazier offshore profond, tout en proposant un modèle économique compatible avec la volonté sénégalaise de réserver une partie importante du gaz au marché intérieur.
Le ministre de l’Énergie et du Pétrole a d’ailleurs réaffirmé début octobre l’objectif du Sénégal de réduire sa dépendance aux combustibles liquides importés et de s’appuyer davantage sur ses ressources nationales pour diminuer le coût de l’électricité. Dans cette stratégie, la remise sur les rails de Yaakaar-Teranga reste donc un enjeu industriel beaucoup plus important que la seule controverse financière actuelle. :chatgpt-content-reference{index= »11″}
Ce que l’IGE devra maintenant établir
L’enquête confiée à l’Inspection générale d’État peut permettre de clarifier plusieurs questions essentielles. Les inspecteurs devront notamment examiner la chronologie des négociations avec Kosmos, la nature exacte de l’accord de retrait signé en avril 2026, les obligations résultant de la prorogation du permis, les dépenses engagées ou non engagées et les décisions administratives prises avant et après l’accord.
- Les 55 millions de dollars étaient-ils réellement exigibles ? C’est le point central du désaccord.
- Quelle était la valeur des travaux restant à réaliser ? Un engagement de dépenses n’a pas nécessairement la même nature qu’une dette liquide envers l’État.
- Le retrait anticipé a-t-il modifié les droits financiers du Sénégal ? Il faudra déterminer les effets juridiques précis de l’accord d’avril 2026.
- Les procédures prévues ont-elles toutes été respectées ? L’IGE devra reconstituer le circuit de décision et les responsabilités administratives.
- Quelles conséquences pour le futur développement du champ ? Le traitement de ce litige peut également peser sur les négociations avec de nouveaux partenaires.
Le ministre Abdourahmane Diouf a indiqué avoir fourni aux enquêteurs les informations et documents demandés et appelé à laisser l’IGE terminer son travail. Cette prudence est importante : à ce stade, les investigations sont en cours et aucune conclusion définitive rendue publique ne permet d’affirmer qu’une faute a été commise ou qu’une perte de 30 milliards de FCFA est juridiquement établie. :chatgpt-content-reference{index= »12″}
Un test de transparence pour la gouvernance des hydrocarbures
Le dossier Yaakaar-Teranga intervient à un moment où la gestion des ressources pétrolières et gazières sénégalaises fait l’objet d’une attention croissante de l’opinion publique. Le Forum civil, ainsi que plusieurs autres organisations de la société civile, ont demandé des éclaircissements sur le dossier Kosmos et sur le sort des 55 millions de dollars évoqués devant l’Assemblée nationale. :chatgpt-content-reference{index= »13″}
La publication des conclusions de l’enquête, lorsqu’elles seront disponibles, sera donc déterminante. Elle devra permettre de dépasser l’affrontement des versions pour répondre à une question beaucoup plus concrète : l’État sénégalais a-t-il effectivement renoncé à une somme qu’il pouvait légalement réclamer, ou les 55 millions de dollars correspondent-ils à une obligation dont la transformation en créance est contestable ?
Pour le Sénégal, l’enjeu est double. Il s’agit de protéger les intérêts financiers de l’État lorsque des sommes sont effectivement dues, mais aussi de préserver la sécurité juridique nécessaire à la conclusion de nouveaux partenariats énergétiques. Dans les deux cas, seule l’analyse des contrats, des décrets, des travaux effectivement réalisés et de la chronologie des décisions permettra de trancher.
En attendant les conclusions de l’IGE, le chiffre de 30 milliards de FCFA doit donc être manié avec précaution. Il constitue aujourd’hui le montant d’une perte présumée et contestée, pas encore une perte définitivement établie. L’enquête devra précisément déterminer ce que le Sénégal pouvait réclamer à Kosmos Energy, ce qui a été négocié lors du retrait et si les intérêts de l’État ont été pleinement préservés.
Sources et références
- Agence de presse sénégalaise (APS), 2 octobre 2026 : saisine de l’IGE et déclarations du ministre de l’Énergie. :chatgpt-content-reference{index= »14″}
- Agence de presse sénégalaise (APS), 8 septembre 2026 : déclarations du Premier ministre sur les 55 millions de dollars. :chatgpt-content-reference{index= »15″}
- Kosmos Energy et documents déposés auprès de la SEC : retrait de Yaakaar-Teranga, structure du partenariat et dépréciation de 143,7 millions de dollars. :chatgpt-content-reference{index= »16″}
- ITIE Sénégal : décret n° 2024-713, structure du projet et données relatives à Yaakaar-Teranga. :chatgpt-content-reference{index= »17″}
- Droit de réponse d’Alioune Guèye sur la nature contestée des 55 millions de dollars. :chatgpt-content-reference{index= »18″}