Depuis plusieurs semaines, les Sénégalais renouent avec un quotidien qu’ils croyaient définitivement relégué aux archives de l’histoire économique du pays : le rythme saccadé des délestages électriques. Face à la multiplication des coupures de courant en ce mois de septembre 2026, la Société nationale d’électricité (Senelec) se trouve sous le feu nourri des critiques. Si la thèse du sabotage des infrastructures a initialement circulé pour justifier une partie des perturbations, elle est aujourd’hui largement balayée par une réalité beaucoup plus crue, portée par les chiffres officiels et vigoureusement dénoncée par des experts ainsi que des figures de l’opposition. C’est désormais le narratif de l’incompétence, d’un déficit structurel d’anticipation et d’une gestion énergétique défaillante qui prend le pas sur la rumeur. Comment le Sénégal, jadis fier exportateur d’énergie dans la sous-région, s’est-il retrouvé à plonger ses ménages et ses entreprises dans le noir absolu ?
Le retour inattendu des nuits noires et l’explosion de la demande
La crise actuelle ne relève en aucun cas d’un simple incident technique isolé ou passager. Elle est le fruit d’une équation redoutable où une demande nationale exponentielle percute violemment une offre fragilisée. En août 2026, sous l’effet d’une canicule prolongée et particulièrement rude, la demande d’électricité au Sénégal a atteint un pic historique de 1 400 mégawatts (MW). Problème : les prévisions de la Senelec n’avaient anticipé qu’une demande maximale de 1 250 MW. Ce décalage massif de 150 MW a immédiatement mis l’ensemble du réseau national sous très haute tension.
Pour éviter l’effondrement total de son système, l’opérateur public a été contraint de renouer avec la méthode des coupures programmées, imposant des délestages tournants, parfois de 8 heures à 16 heures, dans de nombreux quartiers de Dakar et de sa grande banlieue. Les conséquences sociales de ce déficit sont immédiates et dramatiques. À Matam, dans le nord du pays, des témoignages poignants font état de familles entières contraintes, à la mi-septembre, de fuir la chaleur étouffante de leurs domiciles en pleine nuit pour espérer trouver un peu d’air à l’extérieur. Au-delà du simple confort domestique, c’est toute une économie de survie, vitale pour le pays, qui se retrouve asphyxiée.
La piste du vandalisme : une justification aux limites évidentes
Face à la grogne populaire grandissante et aux interrogations légitimes de la presse, l’explication du sabotage et du vandalisme a rapidement émergé dans le débat public pour tenter de justifier la situation. Des actes isolés de dégradation sur les installations de la Senelec ont effectivement été signalés ces dernières années. Le Parti socialiste, formation historique de l’opposition, est d’ailleurs monté au créneau ce mois-ci pour exiger l’ouverture d’enquêtes approfondies sur ces phénomènes. Leurs questions demeurent extrêmement pertinentes : comment des individus parviennent-ils à s’introduire sur des sites industriels censés être hautement sécurisés ? S’agit-il de réseaux criminels organisés, spécialisés dans la revente de câbles et de métaux ?
Pourtant, si le vol de matériel peut expliquer des pannes très localisées dans un quartier précis, il est techniquement incapable de justifier un effondrement de la fourniture électrique à l’échelle d’un pays entier. Pour de nombreux observateurs économiques, politologues et ingénieurs du secteur, brandir systématiquement la menace du sabotage s’apparente avant tout à une manœuvre de communication politique. C’est une échappatoire qui permet aux autorités de se positionner en victimes de forces obscures, plutôt que d’assumer publiquement les lourdes failles d’une stratégie de production, d’anticipation et de maintenance qui a manifestement échoué.
De l’exportation à la dépendance : les chiffres accablants d’un retournement
Pour comprendre pourquoi l’argument du sabotage ne convainc plus personne, il est indispensable de se pencher sur la balance énergétique du Sénégal. Les statistiques récentes illustrent un déclassement industriel sévère et fulgurant. Il y a seulement trois ans, en 2023, le Sénégal se targuait d’être un véritable hub énergétique pour l’Afrique de l’Ouest. Le pays exportait alors jusqu’à 120 MW vers la République de Guinée, 60 MW vers la Gambie voisine et 40 MW vers la Mauritanie.
En septembre 2026, la situation s’est dramatiquement inversée. Le Sénégal est désormais contraint de ravaler sa fierté et d’importer en urgence jusqu’à 200 MW depuis la Guinée pour éviter le black-out total. Cette dépendance soudaine vient détruire le mythe d’une souveraineté énergétique pleinement acquise. Les véritables coupables de cette chute libre ne sont pas des saboteurs de l’ombre, mais des pannes lourdes et successives touchant les infrastructures clés de production électrique.
La mise à l’arrêt du navire-centrale (FSRU) Karpowership, véritable pilier de l’approvisionnement en électricité de la capitale sénégalaise, a soudainement amputé le réseau de près de 200 MW. À ce désastre logistique s’ajoutent les grandes difficultés techniques rencontrées par la centrale WAE. Ces défaillances systémiques révèlent au grand jour un manque criant d’anticipation dans la maintenance des équipements critiques, ainsi qu’un réseau de distribution vieillissant, tout simplement incapable de supporter les pics de charge imposés par le réchauffement climatique et la croissance démographique.
« L’incompétence plutôt que le sabotage » : l’opposition charge le pouvoir en place
Dans ce contexte de forte vulnérabilité technique, la classe politique sénégalaise s’est emparée du dossier, transformant la crise énergétique en un véritable procès en incompétence contre le gouvernement actuel dirigé par le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko. La charge la plus virulente et argumentée est venue de Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie, qui a formellement écarté la thèse de la malveillance : « Ce n’est pas du sabotage ».
Pour l’ancien ministre, la situation actuelle est le résultat exclusif de très mauvaises décisions politiques et d’une gestion hasardeuse au sommet de l’État. Qualifiant publiquement le déficit de production de « catastrophique », il souligne une réalité glaçante : même lors de la terrible crise énergétique de 2011, sous la présidence d’Abdoulaye Wade, le manque à gagner électrique n’avait jamais atteint la barre fatidique des 200 MW. Thierno Alassane Sall n’a d’ailleurs pas manqué d’ironiser sur les discours souverainistes martelés par le nouveau régime, s’exclamant avec sarcasme : « Vive la souveraineté ! » face à l’obligation humiliante d’acheter du courant à la Guinée.
D’autres figures publiques, à l’image du patron de presse Madiambal Diagne ou de l’expert Lansana Gagny Sakho, abondent dans le même sens. Ils dénoncent ouvertement un véritable bond en arrière, évoquant un recul de quinze ans pour le secteur électrique sénégalais. Pour ces détracteurs, le pouvoir exécutif commet l’erreur de concentrer son énergie sur des luttes d’influence internes et des manœuvres politiciennes, au détriment absolu de la planification économique et du maintien des services de base dus aux citoyens sénégalais.
Un coût économique exorbitant pour le tissu entrepreneurial
L’incompétence présumée dans la gestion de l’approvisionnement en énergie a un coût direct et dévastateur pour l’économie nationale. Dans les quartiers fortement peuplés comme Khar Yalla, la survie des petites et moyennes entreprises (PME) est menacée. Des patrons de boulangeries témoignent devoir débourser des sommes astronomiques, atteignant jusqu’à 30 000 francs CFA par jour, uniquement pour acheter le gazole nécessaire au fonctionnement de leurs groupes électrogènes et sauver ainsi leur production quotidienne de pain.
Cette explosion brutale des coûts d’exploitation dans le secteur informel et industriel menace de se répercuter inévitablement sur les prix à la consommation. Or, le pouvoir d’achat des ménages sénégalais est déjà durement éprouvé par une inflation persistante et un taux de chômage élargi préoccupant. Au premier trimestre 2026, ce dernier touchait près de 23 % de la population active, frappant particulièrement les jeunes, dont plus de 34 % des 15-24 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Dans un tel climat social, la panne d’électricité n’est plus seulement un désagrément, elle devient un puissant accélérateur de pauvreté.
Les JOJ Dakar 2026 et la crédibilité internationale en jeu
Au-delà de la colère intérieure, cette crise multiforme envoie un signal extrêmement négatif aux investisseurs régionaux et internationaux. Comment le Sénégal peut-il espérer attirer des capitaux massifs pour soutenir son industrialisation si la continuité de la fourniture énergétique n’est plus garantie ?
L’urgence est d’autant plus absolue que le pays s’apprête à accueillir un événement mondial majeur, censé braquer les projecteurs sur son dynamisme : les Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ) de Dakar en 2026. Dans une lettre ouverte largement relayée par la presse, la société civile et des acteurs syndicaux influents comme le SUTELEC ont violemment tiré la sonnette d’alarme. Ils exigent de la Direction générale de la Senelec et du gouvernement qu’ils abandonnent immédiatement les solutions provisoires et les rafistolages de circonstance. Leur demande est claire : réunir urgemment les techniciens, les ingénieurs et les partenaires financiers autour d’un grand plan d’urgence de sécurisation durable de l’électricité, sous peine de transformer cette fête mondiale du sport en fiasco logistique.
Le gouvernement au pied du mur : l’heure des comptes
Si la direction de la Senelec a tenté de calmer le jeu en annonçant un « retour à la normale d’ici la fin de la semaine », la répétition cyclique de ces promesses n’opère plus. La confiance du grand public s’est effritée. La thèse du sabotage a fait long feu, définitivement brisée par le mur des réalités techniques, la vétusté avérée de certaines centrales et les statistiques régionales implacables.
Pour le régime de Bassirou Diomaye Faye, le défi dépasse aujourd’hui le cadre d’un simple ministère. Réussir à stabiliser la Senelec, anticiper les chocs thermiques futurs et diversifier le mix énergétique n’est plus seulement une question de développement, c’est devenu un impératif de survie politique. La population sénégalaise, qui a porté ce gouvernement au pouvoir avec d’immenses espoirs de souveraineté et d’efficacité de l’État, tolérera difficilement de payer le prix de l’impréparation. Le passage d’une communication de crise à une véritable stratégie énergétique de long terme est désormais la seule issue pour éviter que l’« incompétence » dénoncée par l’opposition ne devienne l’étiquette indélébile de ce mandat.
Sources et références
- Données publiques de la Société nationale d’électricité du Sénégal (Senelec) sur la demande de pointe (1400 MW en août 2026).
- Déclarations officielles de Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie, rejetant la thèse du sabotage.
- Informations sur l’arrêt prolongé du navire-centrale (FSRU) Karpowership amputant le réseau de 200 MW.
- Communiqués du Parti socialiste sénégalais questionnant la réalité des actes de vandalisme présumés.
- Lettre ouverte de la société civile et du SUTELEC concernant les risques pesant sur les JOJ Dakar 2026.